La magie sous terre
- Renan Bernard
- il y a 2 jours
- 10 min de lecture
Le réveil des plantes à bulbes
Introduction
Le monde végétal se divise en deux grandes lignées aux caractéristiques bien distinctes : les monocotylédones et les dicotylédones. Au cœur de cette distinction, les plantes à bulbes occupent une place fascinante. Bien plus qu'un simple organe de réserve, le bulbe représente une stratégie de survie et une forme d'organisation biologique unique, presque exclusivement réservée aux monocotylédones comme les lys, les tulipes ou les oignons.
Cette étude se propose d'explorer le "réveil" et la nature profonde de ces plantes. Nous analyserons d'abord leur structure morphologique — du plateau aux tuniques — avant de mettre en lumière les lois géométriques qui les régissent, telles que l'hexagramme et le parallélisme des nervures. Enfin, nous verrons comment la plante à bulbe, par sa nature aqueuse et sa croissance fulgurante, incarne une unité particulière où la distinction entre la feuille et la fleur s'efface au profit d'un élan vital global.
Au préalable, quelques définitions :
Bulbe : tige modifiée, généralement souterraine et très contractée, portant un ou plusieurs bourgeons enveloppés d’écailles. Celles-ci sont soit épaisses et charnues (bulbes tuniqués comme l’oignon), soit membraneuses et minces autour d’un axe tubérisé (bulbe solide, comme chez le crocus).
Cotylédon : première ou premières feuille(s) de la plante, déjà présente(s) dans la graine ; leur forme est souvent très différente de celle des feuilles normales.
Monocotylédone : plante à un seul cotylédon
Dicotylédone : plante angiosperme dont la graine possède deux cotylédons, généralement égaux
Les plantes à bulbes n'existent que chez les plantes monocotylédones qui sont des plantes à nervures parallèles et possèdent un cotylédon unique.

On les rencontre principalement dans la famille des Liliacées et des Amaryllidacées, où elles sont très nombreuses.
On y retrouve : lis, tulipes, jacinthe, muscari, scille, etc. On y rencontre aussi la famille des Alliaciées comme l'oignon ou l'ail. Ces plantes sont toutes des Liliacées bulbeuses. Parmi les amaryllidacées, se trouve le perce-neige, le narcisse, l'amaryllis, etc.
Afin d'éviter tout malentendu, dans ces deux grandes familles de plantes, nous rencontrons aussi des plantes à rhizomes ou à tubercules. Le muguet et le sceau de salomon sont toutes deux des plantes à rhizomes et sont des liliacées. Néanmoins, la plante bulbeuse est un type représentatif pour les plantes parentes du lis et pour les monocotylédones en général.
A la base de la fleur de monocotylédone se trouve la loi hexagonale, celle de l'hexagramme. Pour les dicotylédones, c'est celle du pentagramme qui est fondamentale pour cette famille de plantes, associé à la nervation réticulée.
L'hexagramme est parfois régulièrement et magnifiquement formé, comme par exemple, chez les plantes à bulbes et est associé avec la nervation parallèle.

Cependant, il peut être altéré jusqu'à devenir méconnaissable et il faut une analyse attentive afin de l'identifier. Cette métamorphose est surtout remarquable chez les orchidées monocotylédones non bulbeuses.
Regardons plus attention le bulbe. Il consiste en un court fragment de tiges et en feuilles transformées, nous pouvons y voir un plant. D'ailleurs, c'est une pousse complète qui peut subsister indépendamment. Les tubercules sont, par contre, des portions enflées de tiges ou de racines. La tige dans le bulbe, est si fortement condensée, que les noeuds portant les feuilles transformées sont tous amenés à la même hauteur. Le bulbe est un organe fermé analogue à une fleur. L'extrémité élargie de la base de cette tige réduite forme le plateau du bulbe. Cela se remarque notamment chez les Jacinthes cultivées dans des verres transparents d'où les racines sortent de ce plateau. Mais la masse principale du bulbe est constituée par des feuilles qui sont des organes complètement soustraits à leur rôle habituel et ne servant plus que de réserves.

D'après la nature de ces feuilles, on distingue plusieurs types de bulbes.
Le bulbe à écailles (Lis), qui est formé de feuilles nombreuses et charnues, s'emboîtant comme les tuiles d'un toit. Le bulbe à écailles est toujours un organe indépendant du reste de la plante, contrairement aux bulbes à tuniques où d'autres possibilités existent.
Le bulbe à tuniques (tulipes, oignons), les feuilles enveloppent par couches le bulbe entier. On voit alors sur une coupe horizontale des cercles concentriques, dont chacun correspond à une feuille.

Prenons l'exemple de la tulipe, les tuniques sont réservées au bulbe lui-même, tandis que la grande pousse verte et florifère en sort une seconde plante. Chez l'oignon, les rapports sont tout autres entre le bulbe et la plante. Dès le début du développement, les parties inférieures des feuilles vertes, tubulaires et concentriques, commencent à s'épaissir. Plus tard, la plante aérienne meurt, mais sa partie inférieure subsiste, c'est un oignon mûr. Chez cette espèce, les feuilles aériennes et les tuniques du bulbe ne sont que deux phases d'un même organe. La partie aérienne assimile le carbone à la lumière, tandis que la partie souterraine sert de réserve.
L'écaille (ou la tunique) est, dans tous les cas, une feuille qui porte un oeil à son aisselle. Ainsi, le bulbe peut se multiplier de lui-même. Chez l'ail comestible, par exemple, on voit croître plusieurs "bulbes-filles" dans l'enveloppe commune, tandis que le "bulbe-mère" s'atrophie et se parchemine. Chez la tulipe, il ne se forme généralement qu'un jeune bulbe (tout au plus deux ou trois). Les anciennes tuniques desséchées se conservent à l'état d'enveloppe brune, protégeant les jeunes bulbes placés à l'intérieur. Dans ce cas, il y a trois générations correspondant à trois années consécutives. D'autres plantes à bulbe émettent des rejets assez allongés au lieu de jeunes bulbes. Ces rejets percent l'ensemble de l'ancien bulbe se gonflant ensuite (bulbes adventifs). Ce genre de multiplication faisant annonçant le passage aux végétaux à stolons rampants et à rhizomes.
Parmi les plantes à bulbes se trouvent de nombreux végétaux printaniers poussant avec une rapidité surprenante, fleurissant dans la foulée. Par exemple dans les paysages de steppes, au début du printemps après la saison des pluies, les plantes à bulbes font jaillir sur toute la région une féerie de fleurs, disparaissant aussi vite qu'elle est apparue. La vie végétative trouve dans les bulbes ou tubercules, un refuge contre les conditions climatiques défavorables.
Cependant, que signifie réellement le bulbe, dans les processus de croissance des végétaux?
Le bulbe est un organe aqueux dans lequel on ne retrouvera jamais des parties sclérosées ou lignifiées. Si le bulbe doit durer plus longtemps qu'une seule période de de végétation, il se "rajeunit" en se multipliant. Le bulbe est généralement souterrain, mais on ne doit aucunement le croire terrestre ou cousin des racines. En réalité, la plante à bulbe reste dans la sphère terrestre de l'eau, sans accueillir aucune force de sclérose ni de minéralisation. Tout bulbe aura une tendance à se fermer sur lui-même et à se rendre indépendant du monde environnant. Cela permet de comprendre ce que le bulbe représente dans la totalité de l'organisme terrestre. Un bulbe parvient à emmagasiner beaucoup d'eau et à la retenir, grâce à des mucilages, de sorte que non seulement, ce fragment peut survivre isolé sous terre, durant les périodes sèches, mais qu'aussi, on peut le retirer de terre et le garder longtemps au sec et hors lumière.
On connaît beaucoup de plantes résistantes emmagasinant dans leurs racines ou rhizomes des substances de réserves telles que glucides, protéines et graisses, mais la spécialité des bulbes est d'absorber de l'eau et de l'enfermer. Lorsqu'un bulbe germe, il émet, dans un temps relativement court, des feuilles et aussi des fleurs, parfois de grandes dimensions. La plupart des autres plantes, et surtout les dicotylédones, ont besoin de beaucoup plus de temps pour arriver au même résultat. Elles dépendent bien plus des rythmes vitaux de l'organisme terrestre.
Chez les plantes à bulbes, certaines propriétés réservées habituellement aux plantes à fleurs sont étendues à tout le végétal. La plante à bulbes est "toute une fleur" en dépit de ses feuilles et de ses racines. Ainsi, du point de vue physiologique, sont métabolisme est beaucoup plus floral que celui des dicotylédones. On notera particulièrement le caractère aqueux, la consistance molle, les mucilages, la croissance rapide qui sont autant de propriétés florales. Même les racines émises par les bulbes s'accordent à ce tableau car elles sont peu ramifiées, souvent épaisses et charnues. De plus, elles rayonnent vers le bas. Dans les feuilles, les tiges et les fleurs des plantes à bulbe, la masse l'emporte sur la forme, relativement peu différenciée.
Morphologiquement, on trouve d'autres indications importantes comme le fait de voir assez souvent les feuilles de monocotylédones former des entonnoirs simulant un calice. Chez les plantes à bulbe, il n'y a pas de limite précise entre le domaine de la fleur et celui de la feuille, car les forces florales descendent loin vers le bas. Il n'est d'ailleurs pas rare de trouver chez les monocotylédones, des malformations où les feuilles caulinaires supérieures prennent l'aspect et la couleur des pétales.
Tripartition de la plante à fleur et les bulbes
L'idée centrale est de comprendre la relation entre la feuille (symbole de croissance) et la fleur (symbole d'épanouissement).
L'unité chez les monocotylédones (ex: tulipes, lys) : Chez ces plantes, il n'y a pas de vraie séparation entre la feuille et la fleur. On a l'impression que le pétale est simplement une feuille qui a "monté" vers la lumière, ou que la feuille est un pétale qui est redescendu vers la tige. Tout semble faire partie d'un même élan.
Le contraste chez les dicotylédones (ex: roses, chênes) : Ici, la feuille et la fleur sont deux mondes séparés. La feuille mène sa propre vie et ne ressemble pas du tout à la fleur. Pourtant, pour que la plante puisse fleurir, elle doit retrouver un peu de cette "unité" que l'on voit chez les monocotylédones. C'est comme si, au moment de fleurir, toute plante devait simplifier sa structure pour devenir, dans l'esprit, une monocotylédone.
La structure de la plante et l'humain :
La plante dicotylédone est la plus complète : elle possède trois systèmes distincts (racine, tige/feuilles, fleur).
À cause de cette complexité, on ne peut pas simplement dire qu'elle est l'inverse exact d'un être humain (où la tête correspondrait aux racines). Sa structure est plus nuancée.
À l'inverse, les plantes à bulbes sont plus simples : leurs différentes parties ne sont que des variations autour du thème de la fleur.

Le parallélisme des nervures, tentative d'élucidation
Afin de parachever l'étude des plantes à bulbes, tentons d'expliquer le parallélisme des nervures, caractéristique des plantes monocotylédones et des plantes à bulbe. La nervation réticulée est, par contre, une caractéristique des dicotylédones. La feuille de monocotylédones typique est à nervures parallèles, malgré quelques exceptions et la feuille de dicotylédones est à nervures en réseau, mais dans ces deux types de feuilles, les vaisseaux capillaires forment des mailles, qu'il ne faut pas confondre avec la réticulation des nervures.

Dans la feuille à nervures parallèles, plusieurs nervures d'égale importance courent le long de la feuille, soit parallèlement, soit selon des courbes atténuées, sans jamais se ramifier.
Dans les feuilles à nervation réticulée, il y a (en général) un système de ramification des nervures, constituant une hiérarchie de nervures principales et de nervures secondaires. Il y a tout au moins une nervure médiane prédominante. Celle-ci continue dans le pétiole, qui est indépendant du limbe. En fait, le limbe d'une feuille à nervures parallèles n'est pas la même chose que le limbe d'une feuille réticulée. Le bord de la feuille réticulée peut être crénelé, denté, ciselé. Etant morphologiquement plus parfaite, cette feuille possède un bord structuré, tandis que les feuilles à nervures parallèles sont à bords unis comme les pétioles. Si l'on considère les feuilles à nervures parallèles comme des pétioles élargis, cela implique qu'elles n'ont pas un véritable limbe. Dans celles des feuilles réticulées qui sont composées ou pennées, les coupures concernent le seul limbe et non le pétiole. Dans un groupe où il n'y pas de véritable limbe, on ne constatera pas de telles découpures. Les feuilles sont constamment simples. Une feuille à nervation réticulée possède un limbe et un pétiole, indépendant l'un de l'autre.
Dans une feuille à nervures parallèles, le limbe est presque visible et l'ensemble de la feuille s'explique par les forces formatrices qui, chez les autres, ne forment que le pétiole. Cependant, le pétiole dérive de la tige. Quand on comprend bien la différence entre le pétiole et le limbe, on ne s'étonne pas que les limbes des Dicotylédones soient étalées dans le plan horizontal, tandis que chez celles des monocotylédones, la verticale s'affirme.

Ajoutons que seules les dicotylédones comprennent des arbres, des troncs ramifiés, tandis que les monocotylédones possèdent "faux-troncs" en colonnes que l'on appelle des stipes (fougères arborescentes par ex.).
Il existe deux manières principales pour une plante de construire ses feuilles. On peut les comparer à deux visions du monde : l'une où tout est lié, et l'autre où chaque élément suit sa propre ligne.
1. La feuille "organisée" (Dicotylédones)
Chez ces plantes, la feuille ressemble à un réseau soudé. Les nervures principales et secondaires ne sont pas juste posées là : elles travaillent ensemble pour former un tout cohérent. C’est flagrant lorsque l’on observe les nervures les plus fines se rejoindre pour former des boucles (ce qu'on appelle des anastomoses).
On pourrait dire que cette structure est « organismique » : chaque partie est au service de l'ensemble, comme les organes d'un corps.
2. La feuille "rayonnante" (Monocotylédones)
À l'inverse, chez les plantes comme les graminées ou les lys, les nervures sont parallèles. Elles sont simplement placées les unes à côté des autres. Si elles suivaient leur instinct naturel, elles s'écarteraient en rayon plutôt que de se chercher pour s'unir.
Cette structure est plus simple, presque « pré-organismique ». On y retrouve une force plus rigide, presque minérale.
On peut suggérer qu'une même force est à l'œuvre dans la nature :
La géométrie : On retrouve la même tendance "rayonnante" dans la forme des fleurs, des feuilles de monocotylédones et même dans les cristaux.
La comparaison : Le cristal est au monde minéral ce que la fleur est au monde végétal : l'expression la plus pure et la plus ordonnée de cette force de rayonnement.
En résumé : Là où la feuille en réseau exprime la vie complexe et interconnectée, la feuille parallèle et le cristal expriment une force de rayonnement plus géométrique et primitive.
Conclusion
En définitive, la plante à bulbe apparaît comme un organisme d'une grande cohérence, où chaque partie semble imprégnée de la nature de la fleur. Contrairement aux dicotylédones, qui développent une complexité hiérarchisée et des structures ligneuses, les plantes à bulbes privilégient la souplesse de l'eau, la rapidité du métabolisme et une géométrie rayonnante.
Le bulbe n'est pas seulement un refuge contre les rigueurs climatiques ; il est le symbole d'une plante qui refuse la sclérose pour rester dans un état de "jeunesse" permanente. Que ce soit à travers le parallélisme rigoureux de ses nervures ou sa structure hexagonale, la monocotylédone à bulbe manifeste une force formatrice proche de la pureté du cristal. Comprendre le bulbe, c'est donc saisir un mode d'existence végétal où la vie se concentre pour mieux jaillir, transformant la matière minérale et l'eau en une apothéose florale éphémère mais totale.





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