top of page

Tour d'horizon - L’humus, clé des sols vivants et de la nutrition durable

  • Renan Bernard
  • il y a 7 jours
  • 30 min de lecture

Article 1 (sur 4)



Introduction

L’homme est lié à la nature et à l’environnement qui l’entoure. Cette nature le nourrit et qu’il soit producteur ou consommateur, il est toujours directement lié au sol et à sa richesse. Le producteur, en particulier, puisque la richesse de la terre lui apporte tout ce dont il a besoin. Sa vie est directement inféodée au travail de la terre. D’une façon générale, la qualité et la saveur des produits récoltés dans les champs et au jardin sont deux éléments fondamentaux de la santé humaine.

Les différentes méthodes d’agriculture vont donc avoir une implication non seulement pour l’agriculteur, c’est son métier, mais aussi l’humanité toute entière. L’agriculture est aujourd’hui devenue une source d’intérêts économiques. Elle en subit de plein fouet les conséquences. Les progrès ainsi que l’extension de l’industrie et de la technique exercent leur action sur la manière dont les pays gèrent leur terre. Le sol est aujourd’hui devenu un facteur économique et financier de premier ordre dont on a calculé avec précision sa teneur en substances nutritives ainsi que la consommation qu’en font les plantes. On est donc arrivé à établir une balance commerciale des substances nutritives du sol. On a étudié les minéraux qui entrent dans sa composition. Sous l’influence des industries agro-industrielles et de la chimie, l’agriculteur « rationnel » est devenu petit à petit un petit industriel qui se sert du sol, de ses machines et de ses outils, de la croissance des végétaux, comme un autre des matières premières quelconques.

Nous calculons le rendement du sol comme on calculerait le rendement d’une machine. Cependant, le rendement du sol est relativement beaucoup plus faible que la machine. Il faut une grande dépense d’énergie pour parfois, obtenir un modeste résultat. Si dans le monde, il règne un climat économique de peur, ce résultat diminue encore. « La machine à production » de l’agriculteur n’est pas un bon rapport. Lorsqu’un outil de production ne rapporte pas, on arrête la production, on vend parfois l’usine et les pièces des machines, ou encore on liquide l’ensemble en dispersant le tout à qui veut bien racheter tout ça.

C’est là que s’arrête la ressemblance entre l’agriculture et le monde industriel. On ne peut pas liquider ainsi une ferme. Dans une région fertile, bien cultivée, un seul domaine à l’abandon peut nuire à tous ceux qui l’entourent. Le sol change de nature et le peuplement végétal change également, pouvant générer des nuisances aux voisinages directs. C’est ainsi que des domaines laissés à l’abandon peuvent provoquer la ruine de certaines régions et provoquer des catastrophes naturelles localement.

Les matières premières alimentant l’industrie sont surtout inorganiques. Elles peuvent être utilisées facilement pour les modèles de rendement, sans les déjouer. L’agriculteur, lui, doit compter avant tout avec la vie. La croissance, la santé et la maladie des plantes, la santé des animaux, et bien sûr, la vitalité du sol sont en perpétuelle fluctuation. Ces éléments dépendent les uns des autres, et forment à eux tous un ensemble, un organisme.

Dans l’industrie, on reçoit les matières premières, on les travaille, on les transforme en articles fabriqués. La machine qui accomplit le travail ne se modifie quasiment jamais. En agriculture paysanne, on reçoit les semences et l’on produit des légumes, du blé, des betteraves, etc.

Afin d’avoir une vue globale, il faut tenir compte du phénomène de la vie, qui en constitue l’élément principal, la colonne vertébrale. L’unité biologique du domaine agricole est la base fondamentale.

 

Dans tout phénomène impliquant la vie, nous pouvons y déceler 3 principes essentiels :

 

1) La vie, à condition de trouver des conditions adéquates, a toujours l’élan de croître et se multiplier ;


2) Il existe une tension interne entre la vie et la mort, l’édification et la construction. La vie enferme la mort et l’une conditionne l’autre. On appelle cet état de tension, l’équilibre. Il ne s’agit cependant pas de l’équilibre stable et rigide de la mécanique. C’est un état très actif et en perpétuel mouvement. On peut même plutôt parler d’un « bon mélange ».Il s’agit donc d’un état actif dont la résultante est la vie. L’ensemble des facteurs qui participent à un phénomène vivant sont en équilibre entre eux. On retrouvera les forces internes de l’être vivant individuel, mais aussi toutes les influences du monde environnant. Quand cet équilibre est rompu, cela se traduit par un décalage permanent de toutes les conditions de vie.


3) Le tout n’est pas uniquement la somme de ses parties ; il est une unité supérieure, harmonisante, un organisme en entier ». Il fait passer à l’unité supérieure les microorganismes (physico-chimique) au niveau de la vie. Un organisme n’est plus seulement un être humain, un animal, une plante mais aussi la vie de toutes les plantes en union avec la terre et en associations avec les autres végétaux, les animaux et les êtres humains. Tout l’espace vital d’un peuple, d’un continent, évolue selon ce principe. Si l’un des facteurs est perturbé, il en résulte un trouble pour tout le système entier, par cascades. Et comme il s’agit d’un état variable, dynamique et mouvant et tendu, une simple modification peut entraîner de grandes conséquences.

 

Ces 3 principes fondamentaux de la vie nous amènent à la notion de « performance » de l’organisme. Si l’on pratique une comparaison technique, on parle souvent en parlant d’objets de coefficients de sécurité et d’élasticité. Une barre d’acier se brise au-delà d’une certaine contrainte. Tout matériau possède donc son facteur spécifique de résistance au-delà duquel on ne peut plus rien exiger de lui sans courir un risque. A l’heure actuelle, on parle sans cesse d’accroissement des productions, grâce notamment à la technique. Des machines de plus en plus sophistiquées, des produits phytosanitaires toujours plus performants, etc. Tout cela ne peut aller jusqu’à une certaine limite, qui est la faculté de « performance » du substrat donné.


La vie paysanne autrefois

Le paysan disparaît. Lorsque l’on remonte le temps pas à pas, on peut constater la lente décadence des pratiques et des savoirs. On ne comprend plus le sens des anciennes traditions et on en oublie la pratique. La vie moderne met le paysan/l’agriculteur face à de nouveaux défis dont la solution lui est en majorité inconnue.

 

Le paysan d’autrefois réfléchissait longuement et posément aux phénomènes de la nature. Pendant ses déambulations sur ses terres, il passait intérieurement en revue le travail de la journée, ou de la semaine. Lorsque sa descendance l’accompagnait, il l’initiait peu à peu et pas à pas aux mystères de la nature. De génération en génération, le savoir et les connaissances étaient transmis en paroles simples. L’expérience acquise sur la façon de travailler la terre, l’art de semer, le temps des récoltes était transmise sans manuels, sans règles établies. L’expérience suffisait. Grâce aux observations recueillies patiemment, grâce aux traditions anciennes, on se retrouvait dans le cours des saisons, mais sans l’utilité d’un calendrier. On savait qu’au moment où tel buisson verdissait ou telle fleur s’ouvrait, qu’il était temps de préparer la terre et les sillons. Les plantes sauvages servaient de point de repère et remplaçaient l’almanach. Petit à petit, ce sûr instinct de toujours prendre les décisions au moment adéquat se perdit. On a commencé à faire confiance au voisin plus âgé uniquement. A raison mais une fois décédé, les repères s’effacent…

A condition d’être besogneux et économe, le paysan récoltait le fruit de son travail et voyait son avenir assuré. Il avait alors un sens très fin qui lui permettait de prévoir le temps et de pouvoir prendre rapidement les décisions qui s’imposent. Aujourd’hui, tout ceci s’est étiolé.

La science est intervenue dans la vie du paysan et elle y a pris la place de l’Ancien. Elle lui a montré que son champs peut produire plus, s’il le cultive de manière raisonnée. Elle a fait du paysan un cultivateur qui calcule consciencieusement le chiffre de ses récoltes. Elle lui a imposé ce soucis constant : « savoir si sa peine serait payée ». La notion de profit est devenue sa préoccupation quotidienne. Le paysan ne regarde plus ses champs sans se dire : « Combien ce travail me coûtera-t-il ? » ; « Combien le champ rapportera-t-il ? » ; « Est-ce qu’il est nécessaire de faire la dépense d’un nouveau binage ? ».

Grâce aux méthodes scientifiques, il a appris comment doubler le chiffre de ses récoltes. Cependant, les conditions économiques étant ce qu’elles sont devenues, cette récolte doublée a nettement moins de valeur que celle d’autrefois !

 

Autrefois, il savait qu’en se fiant aux trajectoires des astres et notamment de la lune, il pouvait à coup sûr avoir une bonne récolte en semant à tel moment. La  méthode scientifique lui a rétorqué que c’était des procédés enfantins, ridicules et non prouvés par la Science. Dans le même temps, on ne lui a pas donné de règles établissant avec sûreté le moment de semer. L’incertitude du paysan apparaît au grand jour. On ne peut désormais plus prévoir à coup sûr comment la croissance des semis se fera. La terre et les plantes sont devenues instables, fragiles et capricieuses. Ensuite, les conditions économiques exercent une pression qui ne permet plus à l’agriculteur de se poser, d’expérimenter et de tenter des expériences, d’étudier les nouveaux problèmes.

Werner Sombarth (économiste et sociologue allemand, 1863-1941) qui a consacré une large part de son œuvre à l'analyse de l'esprit capitaliste, nous dit : « Le calcul du rapport d’une terre ou d’un travail est invention à enchaîner les hommes. Là réside la source d’une grande partie de notre misère ; car ces calculs détruisent un monde riant, et nous entraînent dans les tristes grisailles de la comptabilité et du cours de l’argent… Il faut marquer une distinction entre le calcul du rapport et le principe du profit… C’est dans ce dernier que se dévoile l’idée malsaine que renferme ce fameux calcul. »

 

Ainsi, le paysan est devenu un agronome. La main d’œuvre devenant trop chère, il fait appel aux machines, toujours plus sophistiquée. Cette révolution s’est largement accentuée au sortir de la guerre. Sur base des chiffre d’Ehrenfried Pfeiffer, en 1850 aux USA, la moitié de la population était occupée à la culture ou aux transformations des produits agricoles. Vers 1900 ; cela baisse déjà à 30% de la population et vers 1950, ce chiffre était tombé à 12%. Ces 12% produisaient toute la nourriture indispensable aux 160 millions d’habitants US de l’époque avec des surplus dont, déjà, on ne savait que faire (notamment en beurre et en blé).  Ces chiffres datent certes, mais il suffit de rapporter cela à ce que l’on vit à notre époque pour constater que la situation ne s’est gère arrangée. Elle a même plutôt continuer à empirer… « Time is money », telle est la devise actuelle !

 

L’ère mécanique et l’apport des machines a ouvert pour le paysan une ère nouvelle. Il est devenu une sorte d’industriel, de technicien. Toutefois, la courbe montante des récoltes se heurte à un palier, tandis que le chiffre des engrais à acheter ne cesse de monter. Depuis les années qui précédèrent immédiatement la guerre, la consommation d’engrais azotés a triplé ; mais le rapport moyen d’un hectare n’a pas monté. Il a même légèrement descendu. Les réfractaires à l’ère mécanique se sont fait traiter d’hérétique, à l’heure actuelle ça n’a pas changé… Ensuite d’autres problèmes sont venu alerter de la lente décadence à la suite de tels procédés, les maladies et parasites envahissent les champs, tout en rendant malades les paysans…

 

Le résultat de toute cela ? C’est qu’avec un effort beaucoup plus, on ne produit pas plus aujourd’hui que dans la première moitié du 20e Siècle. Les paysans d’aujourd’hui se posent naturellement beaucoup de questions et se demandent où cela les mènent-ils et comment enrayer cette évolution néfaste ?

Certains paysans commencent à entrevoir qu’il pourrait bien y avoir une maladie étendue à toute la terre. En fait, ce n’est pas un changement d’organisation seul dans les fermes qui guérira ce mal. Il faut pouvoir regarder de manière globale et avec recul la terre toute entière, comme on regarde un être vivant, un organisme. Cela contribuera à trouver le remède et ouvrir une nouvelle voie.

Les méthodes agricoles dite « scientifiques »recherchant à tout prix une augmentation des rendements nous conduisent à un point critique. L’humain, le paysan ne doit pas devenir un rouage dans un complexe mécanique.

Pourquoi toujours parler de surproduction, de rendements, de performance ? Un champ ne peut augmenter indéfiniment sa récolte. Le chiffre de rendement n’augmente d’ailleurs pas forcément, même lorsque l’on utilise les engrais chimiques. Un champs est un être vivant et dans ce cas, il est soumis aux lois du monde organique. Il possède une limite maximum de production et cette limite est déterminée :

 

-          Par la nature

-          Sa composition

-          Son état physique

-          La quantité et la qualité des substances organiques

-          L’humus, le pH, etc.

-          Le climat

-          Technique de travail utilisée

-          Faune et flore

-          Travail des racines

-          Ombre

-          Érosion

-          Proximité ou absence de la forêt.

 

Toutes ces forces conjuguées déterminent la fécondité d’un sol. Si l’on développe l’une d’elles à l’excès, l’équilibre est rompu et l’ensemble dépérit. En augmentant la quantité d’engrais fournie, on peut augmenter le rendement mais la vitalité du sol est menacée. Pour conserver toute sa capacité de production, il faut connaître la capacité de rendement du sol et ses limites. Il s’agit du seul moyen de garder la vitalité et la fécondité du sol.


Ensemble organique

On ne saurait jamais aller trop loin dans la connaissance de l’être vivant, de l’ensemble organique. L’agriculteur n’est pas seulement responsable de sa terre, de ses semences. Il fait partie d’un gigantesque organisme.

Par les influences auxquelles le climat les soumet, les champs sont liés à un grand ensemble terrestre. Il en est de même pour la forêt, les prairies, les landes, les lacs, les marécages. Tous ces éléments ne sont que les membres d’un organisme vivant beaucoup plus vaste. Tous les éléments de cet organisme sont en liens par d’étroites influences croisées. Un changement à n’importe quel maillon amène à une réaction, un changement dans l’ensemble. Or, cet ensemble organique peut être amené à un beau niveau de perfection et un des buts du paysan devrait être de collaborer à cette œuvre qui est le fondement sur lequel repose toute la vie humaine ainsi que la société.


Exemple d’équilibre des forces naturelles

On a tendance à considérer comme inutile et même comme nuisible, la présence de marécages et de landes désertiques. On ne doit pas oublier qu’en période de sécheresse, ce sont souvent les marécages qui fournissent l’humidité nécessaire à la formation de la rosée. Si on assèche ces marécages, on diminue cette précieuse rosée issue de l’évaporation, qui est nécessaire dans ce genre de conditions. Par ces drainages, on peut gagner quelques kilomètres carrés de terre, mais à côté de ça, on abaisse le niveau de production sur une bien plus grande surface. Cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas apporter des modifications à ces marais. L’important est de toujours se garder une surface suffisamment étendue où peut s’effectuer l’évaporation de l’eau. On peut d’ailleurs organiser l’écoulement au bon moment de cette eau stagnante.

Inutile de remonter à des époques lointaines pour démontrer comment les humains, par utilitarisme ou par maladresse, ont ravagés les terres fertiles pour les transformer en désert aride. E. Pfeiffer nous donne l’exemple des terres se situant dans le bassin du Mississipi-Missouri où se trouve une plaine large bordée par les Montagnes Rocheuses. Autrefois, cette terre était parcourue par les grands mammifères dont les bisons. Plus tard, les vaches s’y sont nourries d’une herbe grasse et fraiche. Une mauvaise utilisation de la terre, la négligence ont détruit la couche superficielle protectrice, rendant la pousse de l’herbe impossible. La sécheresse, le vent ont parachevés le travail d’usure faisant voler cette poussière. La conséquence est que le sol autrefois si fertile est devenu de plus en plus acide qui est nuisible pour une grande quantité de plantes cultivées et la quantité d’humus est devenue nulle. L’eau dévale, n’est plus retenue agrandissant encore le déséquilibre.

 

Le sol vivant

L’idée selon laquelle le sol est vivant est relativement ancienne. Au niveau de l’agronomie française, on peut la faire remonter à l’essor de la microbiologie agricole de la fin du 19e Siècle. La commercialisation d’intrants microbiens était déjà bien connue et pratiquée dès le début du 20e Siècle. Monsanto n’est donc jamais qu’un héritier de ces pratiques.

Aux origines, dès les ’30, on considère le sol comme un organisme biologique, possédant son métabolisme propre et étant le produit de processus naturels singuliers. Cette caractérisation provient de l’évolution de la microbiologie des sols. Au début du 20e Siècle, la microbiologie des sols est un domaine prometteur dans de nombreux pays. Les sols sont vus comme le siège d’une vie microscopique complexe et déterminante pour leur fertilité. Des expériences sont tentées, notamment l’inoculation de microbes fixateurs d’azotes. Les résultats seront fortement mitigés et controversés. Le constat, déjà à l’époque, est que si les microorganismes du sol jouent indéniablement un rôle actif dans les cycles de matière ainsi que dans la transformation d’éléments organiques et minéraux, ils ne peuvent être considérés seuls. Ils doivent être inclus dans les processus écologiques dans lesquels ils existent. Cet échec des engrais microbiens dans les ’30 conduit à un retour des approches écologique en microbiologie. L’étude du sol et de sa vie propre est au cœur du processus afin de redynamiser les études des sols. Albert Demolon rappelait à l’époque que vu le caractère vivant du sol, il faut que ce dernier soit considéré comme un objet autonome de recherche. En rattachant l’agronomie aux sciences biologiques, il entendait s’émanciper de l’hégémonie de la chimie… Malheureusement, l’industrie agrochimique réussit à s’en emparer à son profit…

Pour Demolon, si le sol peut s’apparenter à un organisme vivant, cela recouvre 3 points essentiels :

 

  • D’étudier le sol comme une formation naturelle dont on peut caractériser la genèse sur le substrat d’une roche mère qui fait partie de la biosphère et dans laquelle les facteurs biologiques interviennent sur la faune et la flore liée au sol. Ce dernier doit donc faire l’objet d’une connaissance pour lui-même (et pas seulement pour son rôle nourricier),

  • Le sol doit être appréhendé comme un système dynamique. C’est par la connaissance de son métabolisme et de sa dynamique interne que se dégagent bien plus que des données statiques et statistiques.

  • Le sol est un milieu biologique. Pour Demolon, c’est d’ailleurs le plus important pour l’existence de l’humanité. L’activité du sol est corrélée à la productivité et la fertilité. Il s’agit de mettre au service de la production agricole cette dynamique biologique.

 

Voici qu’arrive ce que l’on a appelé la « pédologie biologique ». La pédologie est la science qui étudie les couches superficielles du sol. Elle a pour but d’analyser et de décrire les sols avec un certain nombre de paramètres prédéfinis pour répondre à plusieurs questions : quelle est sa composition, sa réserve en eau, sa sensibilité au tassement, etc.

Contrairement à la géologie qui va davantage se concentrer sur l’histoire et l’explication de la nature des sols sur une échelle de plusieurs millions d’années, la pédologie agit sur des temps plus courts pour s’attarder sur l’évolution actuelle du sol.

Les outils de la pédologie seront donc la réalisation de profils de sols, l’identification du type de sol et son processus évolutif. Ceci afin d’obtenir une vision biologique et non biochimique d’un sol. A l’époque, les pédologues notent la concordance entre les désignations locales et vernaculaires des sols et leur type génétique. Avant-guerre, on définissait déjà le sol comme un organisme vivant, possédant une histoire, un développement, un métabolisme propre et régit par divers processus interdépendants. Cette conception du sol comme organisme vivant est également au cœur de l’approche biodynamique.

 

Vers 1946, la création de l’INRA (Institut National de Recherches Agronomiques) marginalise les spécialistes des sols au profit des généticiens qui en prennent la direction. La nouvelles politiques de gestion réclament un sol inerte et standard ainsi que la pratique hégémonique de la fertilisation chimique. Au sortir de la guerre s’opère une réorganisation des recherches et on marginalise le projet de développement agricole centré sur la notion de terroir comme fondement de qualité. On procédera également à une utilisation rationnelle du dynamisme biologique tout en reléguant au second plan les connaissances sur la notion de sol vivant.

La même année se crée l’association « L’homme et le sol » ayant comme objectif principal la défense de l’humus agricole et se revendiquant de la pédologie. A côté d’eux se crée également l’Association Française pour la Recherche d’une Alimentation Normale (AFRAN), un collectif de médecins français ayant à cœur de montrer les liens profonds entre le maintien d’une bonne santé, une alimentation vivante et un sol vivant riche en humus.

L’AFRAN aura comme délégué à la communication André Birre. Ce dernier appelle à s’inspirer des travaux en biodynamie d’Ehrenfried Pfeiffer pour multiplier les expériences de régénération de la vitalité des sols et des plantes via l’emploi d’engrais organiques. L’AFRAN s’inscrit dans une tradition médicale néo-hippocratique accordant une plante prépondérante à l’alimentation et à l’équilibre du sol pour la santé humaine. L’entretien de l’humus faisant du sol une usine biologique devient une voie alternative pour développer l’agriculture grâce au dynamisme de la nature. Dynamisme entretenu par : le gel, le ver de terre, les microorganismes, et aussi l’emploi d’animaux d’élevage. On ne table plus sur une intensification accrue de machines agricoles toujours plus coûteuses. Au sein de cette association se retrouvent des médecins, nutritionnistes, microbiologistes, agronomes, vétérinaires, inspecteurs des fraudes afin de promouvoir la qualité biologiques des aliments. Cette dernière est conçue comme étant le résultat du peuplement microbien, de leur fermentation et de leur produit organique. Le tout couplé à la diversité de ce peuplement et la symbiose qu’ils entretiennent qui sont à l’origine de l’équilibre biologique des sols. Ils constatent que l’usage inapproprié d’engrais solubles directement assimilables qui ne passent pas par le stade microbien et ne stimulent la nutrition organique des plantes entraîne une rupture des équilibres biologiques, soit une baisse de qualité et de vitalité ainsi qu’une plus grande faiblesses face aux maladies et parasites. Ils préconisent que travailler avec une sol vivant réclame donc un recours privilégié à la fumure organique. Ce qui passe par la conservation de la polyculture, du bétail et de son fumier, mais aussi par le compost (fumier et déchets de cuisine). Le travail des différentes espèces de ver de terre n’est pas oublié mais ils insistent essentiellement sur les microorganismes du sol aux fonctions multiples et conçus comme les premiers des êtres vivants du sol.

Jacques-William Bas (Fondateur de l’AFRAN) déclare en 1952 : « Nous voici parvenus à l’ére microbienne de l’agronomie. Constructeurs inlassables de matériaux nutritifs, capitalisateurs opiniâtre de réserves qui s’accumulent dans le tissu colloïdal de l’humus, transporteurs de nourritures prédigérées au sein de la structure radiculaire, telles nous apparaissent les fonctions du monde microscopique. »

Pour lui, défendre la Terre vivante c’est : « tenir serré dans nos mains ce qui subsiste de nos libertés professionnelles, familiales et nationales, ce qui reste encore de moyens capables de protéger la vie face à l’univers concentrationniste que le matérialisme rationaliste contemporain veut fabriquer à coup de règlements, de dirigisme, de propagande et de lois. »

 

Organisme vivant

Les terres agricoles contiennent des substances minérales dissoutes et non dissoutes, de l’eau, des matières organiques. Ces substances proviennent des plantes vivantes, des matières organiques et inorganiques provenant de la décomposition de racines ou de végétaux tout entiers, des champignons. On y retrouve également toute une vie active telle que des bactéries, vers de terre, larves d’insectes et des animaux plus évolués. Cette faune contribue à transformer le sol. Cet ensemble d’éléments vivants et non vivants auquel il faut rajouter le climat et phénomènes atmosphériques, ainsi que le travail de l’homme, déterminent la santé du sol et sa fécondité.

Les roches sont faites de minéral pur. La chaleur, le gel, la pluie effectuent un travail intense d’érosion parvenant à rendre poreuses ces matériaux. Plus l’action de l’érosion est intense et répétée, plus cette couche superficielle se forme devenant peu à peu fertile. Ce phénomène se produit tant sur une surface cultivée que sur les roches. En saison hivernale, le gel et la pluie fendent et morcellent le sol. En saison estivale, le soleil, sa chaleur, intensifient les échanges chimiques.

Le travail des conditions atmosphérique fait que toute matière soluble est entraînée par l’eau et il se crée des groupes isolés de différentes substances qui constituent le sol : sable, argile, schiste, etc. Par ce système, se forme des terrains d’alluvions, à l’inverse des silicates ou des calcaires qui laissent passer l’eau.

Les différentes espèces de roches donnent des substances plus ou moins sensibles aux intempéries. La lave, provenant des volcans, en raison du phénomène de combustion à haute température qu’elle a subie, est d’une autre nature que les sols du Nord. Elle s’émiette très facilement en une poussière très fertile d’où la raison que les terrains sous les volcans ont toujours été très peuplés. Le schiste, par contre, est plus résistant et donne toujours qu’une mince couche cultivable. Le calcaire résiste intensément à l’érosion et ne se recouvre que d’une fiche couche de calcaire et d’argile. Vers les régions du Sud, ce sont les transformations chimique et surtout l’oxydation qui sont beaucoup plus intenses sous le soleil. Dans ces régions, ce sera surtout le manque d’eau qui peut se révéler problématique.

Chaque sol possède donc une nature différente suivant son origine et son âge. Là-dessus vient se greffer l’action des phénomènes organiques. Les plantes, les animaux, la décomposition de ces derniers et l’action des microorganismes donnent l’humus.

Sous les climats tropicaux, la formation d’humus est un peu différente que dans la moitié Nord de la terre. Dans les pays chauds où le sol est en permanence recouvert de végétaux et les pluies intenses, la formation d’humus et la fixation de l’azote est plus rapide. L’érosion des roches se fait également plus rapidement. Cependant, dés que le sol est découvert, l’humus disparaît encore plus vie qu’il ne s’est formé. La solubilité accrue de ces substances minérales les conduit à se décomposer très vite. Initialement, la technique agricole sous les Tropiques consistait à laisser la forêt vierge reconquérir le terrain après une ou deux récoltes et la défricher partiellement au bout de 7 à 11 ans. Evidemment à l’époque actuelle, on défriche à tour de bras de manière définitive grâce aux compagnies minières, agricoles et forestières…

F. Scheffer et P. Schachschabel nous disent : « Le sol est un système colloïdal-dynamique qui obéit aux lois de la chimie colloïdale et qui est doué des mêmes facultés que, par exemple, la plante vivante ; on y trouve des phénomènes comparables ou même identiques à ceux qui se déroulent dans les parties fonctionnelles d’un organisme vivant. ».

 

Formation de l’humus – la litière

Beaucoup n’y prêtent guère attention, la litière du sol n’a certes pas autant de considérations que les arbres ou les plantes qui poussent dessus. Pourtant, même sous-estimée, elle retient l’attention de certains :

 

  • Collectée au râteau, elle vient apporter son soutien aux jardiniers de tous horizons

  • Éliminée à la faveur d’opérations d’étrépages, elle libère le sol pour la culture ultérieure. L’étrépage est une pratique qui consiste à décaisser puis à exporter la couche superficielle du sol ainsi que la végétation associée. Elle est utilisée en gestion des milieux naturels et l’a également été, par le passé, en agriculture.

    Dans le cadre de la gestion des milieux, l’étrépage a pour objectif d’appauvrir le sol afin de favoriser l’installation d’espèces pionnières, de soutenir la biodiversité et de permettre une renaturation des espaces. En agriculture, il s’agit d’une pratique de transfert de fertilité visant à produire des matières fertilisantes à partir du sol et de la végétation de milieux non cultivés, généralement issus de forêts ou de landes, destinées à fertiliser les champs cultivés.

  • Réétalée à l’étable, elle reprend du service au bénéfice des animaux.

 

Pour les biologistes, il s’agit plutôt d’un formidable travail de dégradation qui s’amorce et se poursuit quelques centimètres plus bas. De la litière aux matières encore pratiquement intactes, on passe vers une zone où la fermentation active conduit à cette matière, l’humus. De quelques centimètre à quelques décimètres, souvent superficiels, c’est la qualité et la quantité de cet humus qui déterminent la fécondité des sols. Toutes les substances organiques contenues dans un sol ne forment pas nécessairement de l’humus et d’ailleurs, ne sont pas toujours capables d’en former. Environ 40% des constituants organiques du sol sont apparentés à l’humus. La litière de feuilles mortes cache l’humus, ce produit de la matière vivante et sa source.

Ce processus de décomposition se produit aussi bien dans les prairies, les marais que dans les forêts et bois. Cependant, c’est assurément sous le couvert forestier que cela se manifeste de façon généreuse.

 

E. Herriot disait en 1925 : « plus bas encore la forêt qui nous paraît morte vie et travaille sous l’amoncellement des aiguilles et des fruits, des brindilles et des lambeaux d’écorce. C’est le vêtement, l’épiderme délicat et sensible qui protège le sol lui-même contre les excès de la chaleur ou du froid, amortit le choc de la pluie, retient les éléments nourrissants de l’air, abrite ce qu’il faut de vie animale pour ameublir cette terre où ne vient pas le laboureur. Ces feuilles que vous croyez inanimées travaillent pour l’arbre dont elles se sont séparées. Par elles, par leur labeur mystérieux mais continu s’achève ce rythme qui fait de la forêt une harmonie, depuis les profondeurs du sol jusqu’à la cime de l’arbre le plus dominant. De haut en bas, de bas en haut, la vie monte et descend… »


La qualité et la quantité de l’humus déterminent la fécondité du sol. L’ensemble des substances organiques contenues dans le sol ne forment pas nécessairement de l’humus et ne sont pas toujours en mesure d’en former. On peut dire qu’environ 40% des matières organiques sont apparentés à l’humus.

La teneur de l’humus en particules solubles est relativement faible. Moins de 1%, même dans un sol de régions tempérées, riche en matières organiques et bien cultivé. Selon le climat et la manière dont le sol est travaillé, les composés inorganiques se dissolvent de façon très différente. Cette différence est accentuée lorsqu’ils s’agit d’éléments organiques. Si le sol est très aéré, chauffé, sec, exposés fortement aux rayons du soleil, ces substances organiques se décomposent rapidement pour aboutir à l’acide carbonique, de l’azote et de l’eau. Ces éléments deviennent donc perdu pour le travail agricole car cette transformation très rapide (voire trop) ne permet pas la constitution d’éléments vivants. Un sol compact en surface, humide, froid, imprégné d’eau avec un drainage insuffisant voit se former un humus riche en carbone mais pauvre en oxygène, s’acidifiant de plus en plus pour se transformer en tourbe imperméable. Ce sol tourbeux est riche en substances organiques mais ces dernières sont trop acides, trop compactes et ne peuvent être utilisées telles quelles par le paysan.

La litière forestière existe grâce à la chute des feuilles, des rameaux de branches. En milieu agricole, cela concerne la paille des céréales. Un bois composé essentiellement de chênes supporte en été 10t de litière par hectare. En automne, cet apport augmente de 3.5t environ. De février à août, les discret microorganismes entament leur labeur de décomposition de ce manteau en ramenant les 13.5t de la litière hivernale aux 10t de la litière estivale.

On observe que la litière forestière est donc quelque chose de mouvant, elle s’épaissit, s’amincit comme une cage thoracique mue par la respiration.

Ce mécanisme se produit sous tous les climats, dans tous les bois, feuillus comme résineux, mais sa vitesse est variable. Ainsi la litière de résineux dure beaucoup plus que celle de feuillus. Cela s’explique par la différence de composition chimique des résidus produits par les arbres.

 

  • S’il s’agit d’une plante riche en azote ou en calcium, la décomposition sera rapide et aboutira à la constitution d’un humus de faible rapport carbone/azote. On appelle cela un mull.

    Le mull est un humus formé en aérobiose. La présence d'une importante pédofaune riche en particulier en vers de terre et en macroarthropodes (diplopodes, cloportes, etc.) assure une incorporation rapide de la litière. Les mulls, généralement riches en éléments nutritifs présentent une forte capacité d'échange chimique et constituent des humus très fertiles.

 

  • Si le feuillage est riche en lignine, par exemple les aiguilles d’un résineux, cela sera décomposé lentement et on obtiendra un humus à fort rapport carbone/azote. On appelle cela un mor.


Il se forme sur des roches siliceuses et sous une végétation épineuse. Les conditions aérobies favorisent la décomposition partielle de la matière organique, laissant derrière elle une structure riche en fibres. Celles-ci sont souvent comparées à des feuilles ou à des lamelles, d'où la formation de strates visibles dans le mor.

Ce nous amène à la situation suivante : une plante peu exigeante comme le Pin sylvestre peut amoindrir la fertilité d’un sol alors qu’une plante réputée exigeante peut contribuer à l’enrichir.

Les forêts de résineux doit sa lenteur de décomposition à son caractère acide, aéré et pauvre en bactéries. Cette litière sera aussi plus épaisse.

Par opposition, les litières forestières constituées par des feuillus sont fines, épaisses de quelques centimètres le plus souvent. On visualisera moins facilement les strates.

 

L’humus

On entend par humus, la substance organique du sol, quand elle a été incorporée/digérée par la voie de processus biologiques. Ces processus sont influencés par l’oxydation et la réduction, mais surtout par les microorganismes vivant dans le sol. Je parle des : bactéries, champignons, vers de terre, petits animaux divers, algues, et surtout l’ensemble des enzymes sécrétés par ces mêmes organismes. N’oublions pas non plus les racines des plantes et notons également l’action des acides organiques mis en circulation par ces racines.

Francé voyait dans l’humus une formation constituée d’une somme d’innombrables facteurs qui se trouvent soumis individuellement à une transformation constante. Il disait : « L’humus est créé à partir de la vie par la vie pour la vie ».

Dans le giron des racines de certaines plantes s’établit une activité biochimique et biologique intense. Tandis que cette activité baisse en présence d’autres plantes. Cela aboutit à une certaine stabilité dans l’humus dans le meilleur des cas. Une substance colloïdale neutre (ou presque neutre). Dans le pire des cas, on obtiendra un humus instable, acide.

On distingue l’humus cru et l’humus fin. Dans le premier nommé subsistent des substances organiques brutes, sous forme de racines, feuilles, plantes mortes, cadavres d’animaux et de microorganismes.  Cet humus a encore besoin d’être transformé.

 

Nous avons 3 phases principales dans la structure organique des sols :

 

-          Déconstruction des matières brutes humigènes,

-          Construction de substances humiques stables,

-          Conservation ou perte de substances édifiées.

 

Quand ces 3 processus s’équilibrent, on parle d’un sol sain. A partir du moment où cet équilibre est rompu, on parle d’un sol malade avec troubles dans les échanges matériels.

Le profane aura souvent tendance à sous-estimer l’importance des processus de vie se déroulant dans ces sols qu’il foule allègrement.

 

Il s’agit d’une activité qui se déroule de façon continuelle, d’une réaction en chaîne biologique. Chaque groupe d’êtres vivants laisse au groupe suivant un matériau prédigéré et enrichi en en vitamines, en ferments et en substances actives. C’est de cette manière, grâce à une décomposition aérobie (avec présence d’O²), les résidus organiques sont dégradés jusqu’en leurs ultimes constituants et ce n’est qu’après que commence une nouvelle transformation/édification, l’humus.

Plus la multiplicité des êtres vivants du sol est grande, plus ils accomplissent des tâches et plus la valeur du produit final qu’est l’humus sera élevée.

La plante possède la capacité d’absorber immédiatement des fragments cellulaires digérés par les microorganismes du sol jusqu’à un certain poids moléculaires et de les incorporer dans sa propre substance.

Arrive donc la notion de « cycle de la substance vivante ».

 

Goethe disait : « La mort est le procédé de la nature pour créer une nouvelle vie ».

L’être vivant qui constitue un organisme spécifique se putréfie. L’enveloppe mortelle retourne à la terre mère dont elle est issue. Tout ce qui est nécessaire à l’édification d’un organisme est dissocié, c’est alors que le minéral redevient un minéral. Les hydrates de carbone donnent de l’acide carbonique et de l’eau, les protéines sont scindées en acides aminés. Tout revient à l’état de terre et de poussière, à l’état qui existait précédemment.

Tout ce que nous considérons comme vivant se désagrège, mais la vie en tant que telle n’est pas terminée, elle recommence à zéro.

C’est de l’ensemble de ce processus que surgit la fertilité des sols !

 

Trois étapes sous-tendent ce processus (en résumé) :

 

  • Dégradation : déségrégation de la substance végétale et animale jusque dans la forme finale de plasma

  • Edification : Parallèlement, transformation de cette forme plasmique en éléments constitutifs d’une nouvelle substance organique grâce à l’activité des microorganismes vivants dans la rhizosphère.

  • Absorption : transfert dans la plante de la substance vivante par l’intermédiaire du système racinaire.

 

Des processus très compliqués se déroulent dans l’humus. Dans la zone des racines de la plante, dans la rhizosphère, les substances nutritives les plus diverses entrent en liaison avec les minéraux de l’argile. C’est là que se déroulent les processus connus sous l’appellation de complexes argilo-humique. L’humus ne peut donc être simplement mis sur le même plan que la matière organique, c’est-à-dire que le fumier d’étable seul est encore loin d’être de l’humus. Sans substances minérales, une véritable formation d’humus n’est pas possible.

 

En tant que substance organique vivante du sol, l’humus a la propriété d’agir comme un matériau tampon, c’est-à-dire que les substances nutritives ne sont pas seulement transférées dans la solution du sol mais aussi cédées aux plantes selon leurs besoins. De telle sorte qu’un surdosage n’est pas à craindre.

Par contre dans des sols pauvres avec une fertilisation chimique, les plantes absorbent trop de substances nutritives sans les utiliser à l’édification de la substance végétale. La fertilisation organique empêche ainsi une consommation de luxe inutile (économie d’énergie).

Les fertilisants organiques (farine d’os, farine de corne broyée, etc.) procurent également une fumure minérale, mais avec cette grande différence que l’assortiment de minéraux provient de processus de vie et se trouve digéré par la vie du sol. Ceci constitue une différence fondamentale entre les engrais minéraux de synthèse et les fertilisants organiques.

 

Ce que nous entendons par humus n’est pas une substance ordinaire. Il s’agit d’une activité fonctionnelle biologique et cette activité fonctionnelle de l’humus est typique de la terre arable. Il a été calculé que la masse totale du monde microscopique se régénère totalement deux à trois fois par mois.

Ce puissant système vivant fournit donc un énorme travail. En ce sens, l’on peut décrire l’humus comme le tissu le plus primitif, un tissu dont vit la plante.

 

L’humus dans sa totalité est constitué d’un ensemble qui comprend de l’esprit et de l’âme. La totalité est plus que la somme des parties et ce n’est sans doute qu’à partir d’une telle totalité que l’on peut répondre à la question de la vie.

Outre les êtres vivants du sol et l’humus, les substances minérales et les oligoéléments font également partie du cycle de la vie. La couverture végétale et la végétation vivante en font également partie.


La vie dans l’humus

Les êtres vivants du sol doivent eux aussi se nourrir et la nourriture de ces êtres vivants est l’humus, la masse totale de la matière organique décomposée.

Cette vie est extrêmement intense. Un gramme de sol renfermerait 3 milliards de germes en surface et 1.5 milliard à 10cm de profondeur. La litière à sa base, au niveau de l’humus sub-élaboré est ce que l’on peut appeler « l’âme du sol forestier ».

Un sol arable, sain et pénétré de vie tel que l’on peut le rencontrer dans un champ de luzerne, de trèfle ou de blé, contient par hectare :

 

Organismes vivants du sol

Biomasse estimée

Vers de terre

~800 kg (soit environ 7 à 15 millions de vers produisant chaque année 45 à 60 tonnes d’humus fin)

Champignons actinomycètes

~700 kg

Champignons divers et algues

~500 kg

Bactéries

~550 kg

Protozoaires

~2 850 kg

Total estimé

≈ 5 à 6 tonnes / hectare

 Cela signifie qu’une bonne poignée de terre de jardin contient plus d’êtres vivants qu’il y a d’hommes sur terre. Il n’est cependant pas possible d’affirmer qu’un sol fertile devrait contenir telle ou telle quantité précise de microorganismes déterminés. Il ne sera jamais possible de reproduire artificiellement le milieu naturel que représente la terre arable, en changement perpétuel suivant les saisons et les conditions météorologiques qui sont toujours changeantes.

La substance vivante de cette masse est extrêmement fragile et instable. Elle peut être largement endommagée par le mode de culture. De plus, cette substance vivante perturbée transmet ses mauvaises particularités devenant ainsi la cause originelle de l’infertilité, sensibilité des plantes aux maladies, des animaux et des humains.

 

Franze Dreidax, pionnier de l’agriculture biodynamique, propose cette vision : une vache vit dans un pré, elle y paît et y produit également des déjections, les bouses. Mais une autre vache vit sous la surface du pré et elle travaille tout autant à fertiliser les sols ainsi que la terre.

Dans un sol sain, cette « seconde vache » est plus grande et plus puissante qu’aucun animal ou produit de synthèse ne pourra l’être. Elle agit plus efficacement que toutes les mesures pratiques que peut prendre un paysan souhaitant améliorer son sol. Utiliser consciemment cette activité vivante est l’un des objectifs de la biodynamie ainsi que les activités permacoles actuelles.

 

Pfeiffer nous donne également ces indications :

 

  • Pour un sol possédant 0.5% de substance organique, un apport de fumier d’étable ou du compost, à raison de 25 tonnes par hectare est normal

  • Pour un sol ayant 3% de cette même substance, la vie du sol est le facteur principal de la genèse d’humus. L’apport de fumier ou de compost doit se réduire.

  • Pour un sol ayant 5% de substance organique, un quart de la normale suffit. La vie du sol se charge  de tout le travail.

 

Quand la substance organique est basse, les plantes cultivées tirent leurs aliments du sol minéralisé et du compost. Alors la genèse d’humus est relativement lente.

Quand le taux organique est fort, les plantes tirent leurs aliments des réserves organiques du sol et des minéraux s’y trouvant également. Pour rendre un sol fertile dans la durée, il s’agira d’élever son taux en substance organique, permettant au sol d’éviter des inconvénients physiques : carences, pertes par lessivage, encroûtement de la surface et apparition de structures malsaines.

Légitimement, on peut se poser la question, pourquoi maintenir indéfiniment à un niveau minimum de fertilité les sols, obligeant à faire des apports continuels d’engrais de synthèse ? Stimuler la vie du sol permet d’obtenir une véritable corne d’abondance. Cela ne veut pas que c’est de l’ordre du miracle et que le paysan/jardinier ne doit plus rien faire. Cela démontre surtout que soigner et stimuler la vie du sol est une excellente dynamique pour le paysan. L’équation est simple : au lieu d’acheter des engrais de synthèses, on paie ses dettes !

Ce qui est biologiquement juste est économiquement avantageux aussi pour le paysan. Quand il atteint un équilibre vivant et stable de ces sols, cela le rend indépendant, libre et sans intrants de synthèse sur ses terres.

 

La vie dans la terre arable est largement influencée par le système racinaire de la plante. Dans la rhizosphère, le nombre de bactéries peut être considérable. La densité de bactéries de la rhizosphère est de 10 à 20 fois plus forte que dans le sol non pénétré de racines. Ceci montre que la plante doit être considérée comme faisant partie d’une totalité où entre le sol, voire la vie du sol. Cela appartient à l’écosystème du sol. Ecosystème qui profite, à l’instar des arbres, à la vie sur la terre toute entière.


La destruction de la vie du sol

Toute pratique visant à paralyser la vie du sol, à chasser les vers de terres, bactéries, champignons, arthropodes est un crime contre sa vitalité. Là réside le grand danger de l’emploi immodéré, dérégulé d’engrais chimiques. Cela détruit la vie et paralysent leur activité. Des terrains ou des vergers aspergés de grandes quantités de produits phytosanitaires ont un sol totalement privé d’activité biologique. Certains vignobles et autres terrains agricoles aspergés pendant plusieurs années de sulfate de cuivre, de chaux voire au DDT (juste après-guerre pour ce dernier) ne contiennent plus de vers de terre, plus de vie du sol en extrapolant. C’est-à-dire qu’ils sont privés de la capacité de former de l’humus.  Lorsque la réserve d’humus est épuisée, la nature du sol change. Sa structure minéralisée va rappeler davantage les conditions chimiques que l’on peut rencontrer dans les laboratoires, c’est-à-dire aseptisées ! Les relations naturelles entre le sol et les plantes sont rompues. Un tel procédé est gouverné par cette mention typique des laboratoires : « Les substances minérales qu’une récolte enlève au sol doivent être rendues par les engrais ».

Ce serait exact s’il s’agissait uniquement de recherches menées en laboratoire, en milieu clos et contrôlées par des machines. Il en serait également ainsi si la nature était composée uniquement d’un mélange inanimé de matières minérales. Les méthodes modernes de culture intensive comprenant l’usage toujours plus excessif de produits phytosanitaires ont créé des conditions telles que les qualités physico-chimiques des sols sont devenues prédominantes. A l’inverse l’activité organique des sols diminuent de manière drastique. On peut parler d’une tuerie de masse des microorganismes du sol…

 

L’aspect d’un sol vivant est tout autre. Lorsqu’un sol en hiver, qui a subi le gel et la pluie, montre au printemps par temps humide, une surface poreuse, inégale et irrégulière, ou qu’une terre hersée reste poreuse, légère et friable après la pluie, ou encore en été, après une longue période de sécheresse, aucune couche superficielle ne reste compacte (ou fort mince) et que le sol se fendille en crevasses, alors on peut dire que la vie du sol est active et riche. On qualifie ces sols d’élastiques, suite à la force de résistance qu’ils montrent contre les influences nuisibles, et aussi la réaction qu’ils possèdent face au manque d’eau. En effet, il est vital que l’eau (nourriture indispensable aux végétaux) soit fixée par le sol sans inonder ce dernier. Un des signes les plus importants de la vitalité d’un sol est sa capacité d’absorption de l’eau. Une pluie d’été, une averse soudaine doit être absorbée à l’instant où elle tombe, comme une éponge. S’il se forme des flaques persistantes, même en période de pluie, alors que le système de drainage fonctionne bien, c’est qu’il se déroule des processus anormaux dans le sol.


Conclusion

L’humus est donc une substance organique complexe résultant de l’activité des microorganismes qui constitue cette microflore, ce microbiote oserais-je dire… C’est grâce à eux que les constituants des végétaux sont démantelés, simplifiés, métabolisés. Des bactéries sont présentes aux côtés des champignons, cloportes, collemboles, etc. Il s’agit d’un travail intense et gigantesque, que l’on peut remarquer lorsque le fumier ou le compost fume. Cela résulte d’une action de coopération entre différents germes et microorganismes. Certains glucides ayant une structure chimique volumineuse subira un premier traitement via certaines bactéries, permettant une première déstructuration. Ensuite telle espèce de champignons ou un autre organisme prendra le relais.

Les résultats de la méthode biodynamique, ainsi que ceux obtenu par la permaculture permettent le maintien voire la régénération de la fertilité des sols partout où elles sont pratiquées. Il est certain que une grande partie de nos productions dégénèrent et que nos sont épuisés. Il est tout autant certain qu’un bon usage de la vie du sol couplée à des méthodes d’enrichissements comme les préparats biodynamiques conduisent à des résultats brillants, et mesurables tant pour la santé des sols que pour la densité nutritionnelle des aliments.

 

Il s’agit néanmoins d’un processus relativement lent marqués par des processus complexes. Néanmoins, on peut en tirer la conclusions suivante :

 

« Il n’y a pas un humus, mais des humus » !

 

 

Bibliographie

Pfeiffer, E. (1975). La fécondité de la terre : La rétablir, la maintenir. Triades.

Boullard, B. (1967). Vie intense et cachée du sol : Essai de pédobiologie végétale. Flammarion.

Selosse, M.-A. (2021). Jamais seul : Ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations. Actes Sud.

Pfeiffer, E., Hennig, E., & Escher, P. (1996). La terre vivante & l’art du compostage. Guy Trédaniel Éditeur.

Birre, A. (1950). Le problème de la régénération de la vitalité du sol et des plantes. Jardins de France (ISSN 0021-5481).

Pessis, C. (2020). Histoire des sols vivants : Genèse, projets et oublis d’une catégorie actuelle. Revue d’anthropologie des connaissances.

AFRAN. (1952). Santé, alimentation, humus.

Commentaires


bottom of page